Quid de l’axe anti-occidental (Russie, Venezuela et Iran)

20-07-2010 dans Matrices stratégiques

Depuis la fin du XXème siècle, les Etats-Unis restent l’unique hyper-puissance militaire. Néanmoins, on commence à percevoir une restructuration dans le système de nations, où l’ancienne hégémonie américaine a été bousculée par l’accroissement des puissances qui désormais jouent un rôle décisif dans les enjeux économiques et politiques du XXIème siècle. Selon Goldman Sachs, il s’agit des quatre BRIC, ces pays à forte croissance économique. Selon Fareed Zakaria, le rédacteur en chef de Newsweek International, les enjeux les plus importants pour la conservation actuelle de l’hégémonie américaine auront lieu en trois zones: « Pour le Moyen-Orient, [ces enjeux proviennent] d’Iran, pour l’Amérique Latine du Venezuela, et pour l’Eurasie, de la Russie ». Analyser le futur rôle de ces trois pays a une importance décisive, car même s’il est impossible de prédire une future alliance formelle, l’analyse des relations stratégiques (militaires, diplomatiques et économiques) reste essentielle afin de comprendre les enjeux qui expliqueront la future perte de pouvoir des Etats-Unis sur l’échiquier international. Les futurs enjeux des deux zones (Amérique latine et Moyen-Orient) révèlent l’importance des trois puissances régionales, Venezuela, Iran et Russie, qui contribueront à l’éventuelle usure de la puissance des Etats- Unis.

Un bloc non constitué, mais tout à fait unifié
Le Venezuela, la Russie et l’Iran ont des intérêts convergents, ils s’allient pour:
1) Déstabiliser l’hégémonie américaine dans les anciennes zones géopolitiques et géoéconomiques où les puissances occidentales avaient un pouvoir d’action notable : le Moyen-Orient, l’Amérique latine, et l’Asie centrale ;
2) Limiter la puissance politique (en particulier, la crédibilité des Etats-Unis au sein du Conseil de Sécurité), militaire (terrorisme et guerre) et surtout économique (contrôle et préservation des marchés et ressources naturelles stratégiques) des pays occidentaux. Cependant, l’existence d’intérêts en commun ne suffit pas à comprendre la constitution d’un axe stratégique anti-occidental, dans lequel le dirigeant est une grande puissance (la Russie), et ses pions sont deux puissances régionales (le Venezuela et l’Iran). D’abord, il faut comprendre que ces trois pays partagent une politique intérieure qui s’éloigne des principes occidentaux, notamment au niveau de la représentation du peuple. Pour ces trois pays, l’exécutif est très puissant et assure la préservation de son régime à travers la réélection indéfinie des dirigeants (grâce à des révisions constitutionnelles), la suppression de la dissidence, et le populisme. Cependant, ces pays ne connaissent pas les contraintes de la démocratie, comme le long processus de prise de décision étatique ou la difficile mise en place de la politique extérieure. Le deuxième facteur qui mène à une préservation de cette alliance informelle est l’approvisionnement stratégique des ressources, à savoir les grandes réserves de pétrole et de gaz naturel, et les routes commerciales qui sont liées à ces trois pays.

Venezuela : Le retour des tactiques de Guerre Froide en Amérique latine
L’Amérique latine était historiquement le « pré carré » des États-Unis pendant l’expansionnisme Américain du XXème siècle. Maintenant, il est presque impossible de parler de l’hégémonie étatsunienne en Amérique du Sud depuis l’arrivée au pouvoir des candidats socialistes : Lula au Brésil(2002), Morales en Bolivie (2005), Bachelet au Chili (2006), Garcia au Pérou (2006), et notamment le représentant de l’anti-impérialisme américain, Hugo Chavez (depuis 1999).
Portées par la résurgence de la puissance en Russie, notamment lors du conflit Russie-Géorgie, les tensions diplomatiques avec les Etats-Unis ont augmenté graduellement. La Russie a décidé de riposter aux Etats-Unis en limitant leurs capacités dans leur zone d’influence traditionnelle, l’Amérique latine.
La présence des anciennes puissances de la Guerre Froide en Amérique latine est désormais justifiée par la lutte contre le trafic de drogues, parallèlement on constate la présence des deux blocs :
• Pays alliés aux Etats-Unis : notamment la Colombie qui a accordé la présence de bases militaires des Etats-Unis en échange d’aides financières destinées à la lutte contre le trafic de drogues (Plan
Colombia).
• Pays opposés aux Etats-Unis: menés par le Venezuela, l’Equateur et la Bolivie.

Pour limiter l’influence des Etats-Unis, Caracas et Moscou ont développé leurs relations militaires et économiques. La relation militaire se traduit par des exercices maritimes conjoints dans l’atlantique, l’achat d’armement et l’utilisation du territoire Vénézuélien pour des opérations tactiques des forces aériennes russes. La meilleure preuve de la résurgence d’une nouvelle Guerre Froide en Amérique du Sud a eu lieu pendant les récentes tensions entre la Colombie et le Venezuela. Suite à la réactivation de la IVème flotte de L’US Navy en Amérique Latine en Avril 2008, la Colombie a lancée une offensive contre les bases arrière des FARC situées à la frontière avec l’Equateur. Hugo Chavez a condamné cette intervention en envoyant dix bataillions de tanks à la frontière entre la Colombie et le Venezuela.
Après les accords d’Août 2009 entre la Colombie et les Etats-Unis, la construction de bases américaines a été décidée. Dès lors, Chavez n’est plus le seul dirigeant sud-américain qui cherche à se doter des capacités d’attaque. Cette nouvelle situation a relancé une course aux armements où le Brésil, le Chili, et la Colombie sont les pays qui investissent le plus. Dépassant la simple relation militaire, la Russie devient alors un acteur financier prépondérant pour le Venezuela. Ainsi, se dessine une alliance stratégique pour l’exploitation des ressources naturelles et un renforcement des Russes sur le marché vénézuélien.
Cela, à l’image des futurs plans d’extraction de pétrole dans la Ceinture de l’Orénoque (la difficulté de l’extraction de ces ressources étant sa localisation dans des sables bitumineux) conçus par une joint- venture entre les deux pays.
La future déstabilisation de la puissance américaine est un fait presque inéluctable, et le Venezuela jouera un rôle décisif en Amérique Latine. Néanmoins, le développement et l’importance du Brésil empêcheront le Venezuela de devenir l’unique puissance régionale du sous-continent.

Iran : confrontation avec l’Occident depuis la Révolution islamique
La question nucléaire en Iran ne représentera pas une problématique pour la sécurité directe des Etats- Unis, néanmoins l’Iran jouera un rôle stratégique dans les intérêts occidentaux au Moyen-Orient.
Avant l’invasion en Irak, le dirigeant sunnite Saddam Hussein contrôlait un pays à forte minorité chiite. La déstabilisation dans la région suite à l’intervention militaire américaine n’a fait que renforcer l’accroissement de la puissance iranienne, en particulier grâce à sa capacité à influencer les communautés chiites du Moyen-Orient (en Irak, au Bahreïn, au Liban, au Yémen, au Kuwait et en Syrie). D’autre part, l’Iran a su utiliser sa puissance diplomatique contre les intérêts des Etats-Unis. Rapidement après l’intervention à Bagdad, les Etats-Unis et l’Irak ont entamé des négociations afin d’établir un “Status of Forces Agreement” (SOFA), une entente juridique destinée à maintenir la présence des forces américaines en Irak.
Selon Khalid (2009), rédacteur du think tank américain Council on Foreign Relations, les Iraniens furent les plus influents dans l’accord de ce SOFA « puisqu’ils ont utilisé leur influence avec les fonctionnaires iraquiens pour montrer qu’un tel accord allait noyer la souveraineté iraquienne». Téhéran a pesé de tout son poids diplomatique pour établir la date du retrait de l’armée américaine en Irak. L’intérêt pour l’Iran est alors d’accroitre son influence sur ce territoire.
L’Iran est actuellement une puissance régionale grâce à son approvisionnement en ressources naturelles et sa capacité à contrôler les routes commerciales stratégiques, surtout l’accès des embarcations au détroit d'Ormuz. D’autre part, l’Iran est entouré par des puissances nucléaires (Israël, Pakistan, Inde, Etats- Unis en Irak), ce qui encourage le régime à se doter d’une force nucléaire, condition pour devenir une puissance régionale hégémonique. L’Iran contribue au processus d’usure de la puissance américaine au Moyen-Orient en dégradant la légitimé et la crédibilité des Etats-Unis. De plus, grâce au soutien du Venezuela et de la Russie, l’Iran est apparu moins isolé lors des sanctions économiques imposées par l’ONU. Ainsi, le Venezuela s’est récemment engagé à fournir 20.000 barils de pétrole raffiné par jour à l’Iran dans le cas de durcissement des sanctions. D’autre part, la Russie joue un rôle fondamental vis- à-vis de l’Iran, en utilisant son droit de veto au sein de Conseil de Sécurité de l’ONU afin d’empêcher les initiatives d’intervention militaire contre le régime de Téhéran. Le scénario actuel du Moyen-Orient
annonce l’amplification des réseaux d’influence iraniens, grâce au soutien des Chiites de la région, majoritaires en Irak, Azerbaïdjan et Bahreïn, et par son aide aux mouvements du Hamas et du Hezbollah.
Si l’axe antioccidental ne constitue pas aujourd’hui une alliance formelle, ses actions contre l’influence de l’Occident en Amérique Latine et au Moyen-Orient persistent. Les stratégies d’usure de la puissance des Etats-Unis du Venezuela, de l’Iran et de la Russie apparaissent sous différentes formes : la contestation des organismes créés après la Seconde Guerre mondiale, la menace d’intervention en cas d’attaque d’un des pays alliés, et le soutien de groupes paramilitaires pour déstabiliser les alliés des Etats-Unis. Les rapports de force entre puissances sont les symptômes de l’entrée dans un monde post-américain, plus précisément, un monde multipolaire où l’hégémonie américaine est contestée par les actions d’un axe ne suivant pas les précédentes logiques occidentales, permettant ainsi la montée en puissance de nouveaux acteurs, notamment le Brésil, la Russie, l’Inde, et la Chine.

Juan Héctor Algrávez

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