La polémique sur l’avenir alimentaire de l’Afrique

29-01-2017 dans Matrices stratégiques

La polémique sur l’avenir alimentaire de l’AfriqueLa géostratégie de l’agriculture est redevenue un enjeu pour les nouvelles puissances économiques, telles que le Brésil, l’Arabie Saoudite et la Chine, dans un souci de sécurisation des besoins alimentaires. Après avoir plus ou moins stagné pendant les années 1990, la superficie mondiale cultivée s’est rapidement accrue au cours des dernières années, s’étendant de 30,6 millions d’hectares entre 2004 et 2012.  Avec un quart des terres mondiales arables, l’Afrique continent le plus pauvre, est devenu la proie depuis les années 2000 d’une nouvelle forme d’impérialisme économique. En 10 ans (de 2000 à 2010), le continent noir cumula 41% des plus grandes transactions foncières sur 1 600 transactions (transaction supérieure à 200 hectares) soit une estimation de plus de 60 millions d’hectares, l’équivalent de la superficie de l’Allemagne.
Il est difficile d’évaluer avec certitude l’étendue d’acquisitions de terres, car les informations sont souvent exclues du domaine public et manquent de transparence. L’exploitation de ces terres arables a été exclusivement utilisée pour l’exportation de productions céréalières ou fruitières à partir d’un continent dont la population souffre encore à 70% de malnutrition chronique. De nombreuses ONG ont mené un long combat pour avertir les opinions publiques de ce nouveau pillage qui ne concernait pas les sous-sols de l’Afrique mais le fragile équilibre alimentaire et sociétal du continent. Les médias européens relevèrent l’investissement de pays asiatiques et du Moyen-Orient, omettant de pointer du doigt les Etats-Unis, premier acquéreur de terres arables, et de nombreux pays européens tels que la France, le Royaume-Uni ou l’Italie. C’est dans ce contexte de flou juridique, de scandales et de récession économique que fut pensée une nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition. »

La nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition

Lancée lors du Sommet de Camp David de 2012, la « Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition » est un partenariat entre le G8, l’Union africaine, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), des gouvernements africains et près d’une centaine d’entreprises nationales et internationales visant à éradiquer la faim en Afrique pour l’année symbolique de 2022. En échange de soutiens financiers, la Nouvelle Alliance encourage les Etats africains à réaliser des réformes législatives, fiscales et foncières, afin d’attirer les investisseurs privés. Peu d’entreprises locales étant impliquées, ce sont avant tout les grandes multinationales de l’agro-industrie comme Monsanto ou Cargill qui profitent de ces mesures. Des conglomérats soutenus par les Etats ou des multinationales investissent de grandes surfaces arables pour développer une production agricole visant à réduire et faire disparaitre les crises alimentaires en Afrique tout en stimulant l’économie locale. Ce sont les Etats qui ont  acquis des terres afin de sécuriser leurs réserves alimentaires et leur quête d’énergie avec la production de bio-carburants. Les États-Unis sont à l’origine de la plupart des investissements conclus (7,09 millions d’hectares), suivis par la Malaisie (3,35 m ha), les Émirats Arabes Unis (2,82 m ha), le Royaume Uni (2,96 m ha), l’Inde (1,99 m ha), Singapour (1,88 m ha), les Pays-Bas (1,68 m ha), l’Arabie saoudite (1,57 m ha), le Brésil (1,37 m ha), et la Chine (1,34 m ha). En plus des Etats, les organismes financiers, les multinationales, les fonds d’investissements ou de pension et les groupes industriels (lourdement touchés par la crise économique de 2008) ont orienté leurs intérêts vers ce marché. Enfin les entreprises agricoles cherchent à accroître leur production, ou à intégrer la chaîne d’approvisionnement. Les investissements devaient développer les technologies et les pratiques de l’agriculture commerciale dans des pays n’ayant pas de budget à allouer à la modernisation de l’agriculture nationale. Seulement, partie d’une honnête intention, la réalité dénoncée par les ONG et les populations locales, semble toute différente.

The new scramble of Africa

La plus importante partie des transactions relevées à ce jour a été réalisée dans des pays africains sub-sahariens réputés instables. Pourquoi ? Dans cette région de l’Afrique, seul 10% des terres arables sont inscrites au registre officiel. Il est donc impossible aux populations locales, majoritairement rurale et agricole de justifier leur titre de possession. En cartographiant les investissements agricoles, nous pouvons constater que les pays principalement retenus par les investisseurs sont les mêmes pays qui connaissent des conflits politiques, des guerres ethniques et confessionnelles. Nous pouvons peut citer le Soudan du Sud, la République démocratique du Congo le Soudan, la Sierra Leone, le Mozambique, le Liberia, la Tanzanie, le Kenya, le Zimbabwe, le Nigeria et la République congolaise. Ces acquisitions massives de terrains se réalisent souvent sans concertation avec des populations locales exploitant déjà la terre et se voyant souvent expulsées avec la complicité de leur gouvernement. Dans le cadre de la  » nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition », les gouvernements africains peuvent directement vendre ou louer la terre aux entreprises. Ils peuvent aussi délimiter des zones économiques exclusives avec exonération douanières, le plus souvent sur les meilleures terres arables.
La problématique humaine de l’investissement agricole en Afrique est mise en retrait en Europe par d’importants groupes de lobbying, notamment ceux des industries. Les nouveaux quotas européens de bio-carburants et le financement gouvernemental des entreprises exploitantes ne peuvent qu’encourager la pratique des expulsions face à une concurrence toujours plus pressante dans l’accaparement de terres arables. Quatre ans après le lancement de la Nouvelle Alliance, 350 000 hectares de terres ont été alloués au Nigéria à 8 entreprises de la Nouvelle Alliance dont trois seraient déjà impliquées dans des cas d’accaparements de terres. La Tanzanie semble aussi exposée à ce type de dérive. L’Afrique est vue comme une nouvelle frontière possible pour faire du profit ; les terres, l’alimentation et les biocarburants sont particulièrement visés. La récente vague d’investissement doit être comprise dans un contexte de consolidation de l’organisation du système alimentaire mondialisé sous la domination des grandes entreprises ; ceci est particulièrement vrai dans le secteur des intrants (semences et produits agrochimiques), mais aussi de plus en plus dans la transformation, le stockage, le commerce et la distribution.
Madagascar a vécu une crise politique en 2009 à la suite d’une protestation contre la vente de 300 000 hectares de terres à la firme sud-coréenne Daewoo. Ce territoire reste une cible des prédateurs de terres fertiles. Les émeutes de la faim qui ont secoué Maputo en 2010 n’ont pas empêché le gouvernement à céder 6,6 millions d’hectares aux Etats-Unis et à des compagnies étrangères en 2012. La République démocratique du Congo n’a pas dérogé à la règle puisque 50% de ses terres fertiles sont passées sous le contrôle des pays étrangers et des firmes internationales.  Les investisseurs visent généralement des zones aisément accessibles avec un fort potentiel de rendement, et dont la densité de population est souvent considérable. Le quota de terres inutilisées en Afrique est très faible si l’on tient compte des facteurs locaux :
♣    activités pastorales,
♣    techniques traditionnelles de gestion de la terre en régions semi-arides,
♣    usage rituel et religieux de la terre.
Les transactions foncières à grande échelle ne sont pas des démarches compatibles avec les pratiques traditionnelles de la terre.

Des Etats africains dans l’impasse

Il faut garder à l’esprit que les investisseurs étatiques ou privés ne peuvent rien faire sans l’appui ou au minimum la neutralité des gouvernements africains. Dans leur besoin désespéré d’aide financière, les gouvernements africains sont prêts à accepter tous les changements nécessaires pour attirer les capitaux dans leur pays. Les multinationales dictent les termes : c’est l’harmonisation, le libre-échange et la protection de la propriété privée, sinon pas question d’investissement. Les autorités locales et nationales jouent un rôle dans les accaparements de terres en intervenant directement dans les ventes de terres ou les actes de concession ou en promouvant et en favorisant ce type de transactions. L’État est investi de l’autorité suprême en matière d’allocation des terres. Le gouvernement peut jouer un rôle actif dans l’obtention de terres à travers des réquisitions et des nationalisations. Les élites politiques et économiques servent souvent de médiateurs, en aidant les investisseurs à identifier les terres « disponibles » et en négociant l’accès à ces terres les qualifiant de « zones vides, d’inutilisées, ou de sous-utilisées ».  Les transactions apportent donc inéluctablement des lots de violences lors des expulsions forcées. Le plus souvent ce sont les forces étatiques, police et armée qui se chargent de relocaliser les populations contre leur gré.
Outre cette crise sociale, l’accaparement des terres arables par de grandes firmes, relance activement la question de la faim en Afrique et les résultats de la « Nouvelle Alliance ». Les nouvelles productions agricoles visent les marchés étrangers et privent le marché local de terres arables pour ses propres besoins. Les accaparements de terres occupées ne privent pas seulement les utilisateurs traditionnels de leur droit à réclamer ces terres ; ils leur ôtent également leur principal moyen de se nourrir et de nourrir leurs familles. Mise à part la migration vers la ville, le principal moyen alternatif de subsistance le travail en tant qu’employé agricole saisonnier. Cependant les différentes ONG démontrent que les bas salaires ne permettent pas de satisfaire les besoins des familles sur les marchés locaux, plaçant les travailleurs dans des incertitudes alimentaires en périodes creuses.
Les objectifs de « la nouvelle alliance » ne seront vraisemblablement pas atteints en 2022. Ce qui est décrit comme une course affolée des fonds d’investissement dans la terre, est en fait un long processus stratégique de sécurisation des importations. Pour tout pays, fut-il riche, émergent ou pauvre, la sécurisation des besoins alimentaires est devenue une priorité nationale au regard de la flambée des prix des denrées alimentaires. Si les investissements étrangers permettent un accroissement sensible à l’échelle macro-économique, ils bouleversent à l’échelle des pays africains la structure sociale et économique, fragilisant la chaine d’approvisionnement en mobilisant les meilleures terres arables pour l’exportation. De plus les conditions imposées aux gouvernements africains telles que le libre-échange, l’achat de semences étrangères et d’engrais, rendent complètement dépendant l’agriculture africaine des brevets étrangers, figeant durablement la situation dans le temps. Face à cela les populations locales et les ONGS ne rencontrent que peu de succès dans leur tentative d’alerter les opinions internationales sur les accaparements de terres. Les timides tentatives des Nations-Unies pour réguler les pratiques notamment à travers la FAO et ses « Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale », sont jusqu’à présent restées lettres mortes face à l’influence des Etats et des multinationales.

Arthur Landon