Les limites de la puissance commerciale russe en dehors du domaine énergétique

04-01-2016 dans Matrices stratégiques

Les limites de la puissance commerciale russe en dehors du domaine énergétiqueEn 1991, saigné par une course au armements qu’elle ne pouvait gagner, par une difficile guerre en Afghanistan (1979-1989), une démographie en berne et des problèmes d’alcoolisme hors normes, le géant soviétique implose sans que les Occidentaux n’aient eu à tirer un coup de feu. Tous les attributs géopolitiques de l’URSS s’effondrent et se répartissent en plusieurs républiques indépendantes. Une véritable période de chaos politique et économique s’ensuit. En 1993, l’intervention du Fonds Monétaire International (FMI) en faveur de la Russie vient achever le modèle économique soviétique en détruisant l’ensemble des cadres institutionnels et économiques hérités du système précédent. Le déchainement du libéralisme au sein de la nouvelle entité politique russe a l’effet d’un raz de marée. Il faut attendre 1998 pour que soit donné le coup de grâce, une crise économique majeure déstabilisant un pays déjà bien affaibli. Depuis la chute de l’URSS, la Russie ne connait que crise, conflits et chaos.
L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 2000 vient clôturer les « années de plomb » ainsi vécues, par un redressement économique et social ainsi que la conservation et le développement d’attributs de puissance. La crise de 2008 frappe de plein fouet la Russie, bien que sa politique énergétique lui permette une certaine marge de manœuvre que d’autres pays n’ont pas, l’économie russe est la plus durement touchée des BRICs (-8% du PIB).
La manne énergétique russe est bien connue, de par son immensité géographique, les sous-sols russes représentent une abondance en matières premières au cœur de la puissance russe. Alors que la Russie entre dans une période économique de récession en 2015, l’importance du domaine énergétique est sans équivoque et l’objet de nombreuses études et analyses, mais il est tout aussi intéressant de se plonger dans l’étude des limites de la puissance commerciale russe hors du domaine énergétique. Agissant dans un environnement particulier (I), la puissance commerciale russe tend vers une restructuration de ses priorités économiques (II).

L’environnement stratégique du commerce russe

Le développement stratégique de la Russie s’appuie sur un contexte de reconquête du statut de puissance clairement affiché par le Kremlin (A), mais les résultats de cette politique restent encore fragiles (B).

Reconquérir la puissance
La chute de l’URSS reste dans la mémoire collective russe une perte immense. Hormis les pertes territoriales, la Russie se voyait retirer des zones d’influences où celle-ci ne pouvait être discutée, politiquement comme économiquement. Le non respect des promesses otaniennes quant à l’élargissement de l’organisation vers l’est fut vécu comme une trahison et fait désormais ressortir le sentiment d’encerclement de la Russie par des puissances étrangères hostiles dans la pensée russe. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), la politique de puissance des États-Unis ainsi que l’Union Européenne (UE) apparaissent comme des adversaires aussi bien politiques qu’économiques pour la Russie et sa zone d’influence, mais aussi, il faut le souligner, comme des partenaires, parfois de premiers choix. L’UE est en effet le premier partenaire commercial de la Russie et représente 52,1% des exportations russes en 2014.
La zone d’influence russe se voit donc contestée. Les derniers évènements en Ukraine et en Syrie ont démontré le combat silencieux qui est mené et l’acharnement russe à défendre sa zone d’influence, désigné comme « l’étranger proche » ou « Russkyi Mir » (littéralement « monde russe ») dans la pensée géopolitique russe. Il y’a donc une réelle volonté politique, affichée par le pouvoir russe de retrouver le statut de puissance internationale d’antan (cf. concept de politique étrangère). Cela se traduit par de nombreux développements internes, comme dans le secteur de la défense, et notamment le complexe militaro-industriel qui bénéficie d’une bonne compétitivité internationale, et dans les efforts de réindustrialisation pour sortir de la dépendance énergétique de la Russie. Du point de vue externe, afin de palier les pertes à l’ouest, le regard russe se tourne de plus en plus vers l’Asie. Cette politique s’inscrit dans le rapport de force qui oppose la Russie à l’UE et les États-Unis aussi bien sur le terrain politique qu’économique. Cependant, le contexte politique et économique que la Russie traverse reste difficile.

Le risque de stagnation de l’économie russe
En 2014, le volume des échanges russe perd 7% dégageant néanmoins un excédent important, constituant 10% du PIB. Le commerce extérieur russe en 2014 atteint 783 milliards USD avec 497 milliards USD pour les exportations, surtout centrées sur les matières premières (plus de 80% de ses exportations), et 285 milliards USD  pour les importations, centrées sur les biens d’équipement et les biens intermédiaires (matériels de transport et machines industrielle). Du fait du contexte géoéconomique, la Russie perd deux places au rang des exportateurs mondiaux, ses exportations affichant une baisse de -5,8%, et atteint la 11ème place en 2014. Après une augmentation annuelle de 20% de ses importations sur la dernière décennie, enregistrant -9,2% en 2014, la Russie se classe comme le 18ème importateur mondial.
Du côté de la croissance, en 2010, la Russie connaît un rebond rapide gagnant 4,5% qui continue en 2011 avec un gain de 4,3%. Un ralentissement structurel de la croissance apparaît à partir du second semestre de 2012, se poursuit en 2013 (1,3%), s’amplifie en 2014 (0,6%) et au premier trimestre 2015, la Russie enregistre une récession de -2,2% accentuée à -4,6% au deuxième trimestre, principalement liée à la baisse du prix du pétrole mais aussi à l’épuisement des facteurs internes de croissance et les sanctions financières occidentales décidées en 2014. Après une baisse constante, la dépréciation du rouble en 2014 a permis la résistance de la production industrielle (+2% sur la période janvier-avril 2014) pour finalement descendre à -4,9% au deuxième trimestre 2015. A défaut d’indices macroéconomique alarmant (excédent du compte courant, faiblesse de la dette publique, soutien du déficit budgétaire), l’économie russe, privée de ses moteurs de croissance primaires, les matières premières, risque de stagner au cours des prochaines années.

Vers une stagnation de l’économie russe

Les contextes tant géopolitiques que géoéconomiques des dernières années montrent les limites de la puissance commerciale russe (A), l’accélération de la croissance à moyen terme nécessitant la mise en œuvre de réformes structurelles (B).

Un empire limité
Malgré être un véritable mammouth des matières premières, les faiblesses principales de la Russie sont liées à la structure de son économie, reposant largement sur le secteur extractif, à sa faible productivité du travail, au manque d’investissement et à des exportations peu compétitives en dehors du secteur des hydrocarbures. Le taux d’exportations essentiellement minérales démontre une faible diversité et une certaine incapacité pour l’économie russe à être concurrentielle sur le secteur des transformations, les matières premières étant transformés en dehors de la Russie. Tout en étant une force, les matières premières sont aussi une limite donnant à l’économie russe un caractère rentier.
Au-delà de la dépendance aux matières premières, le modèle de croissance de la Russie  est fortement orienté sur la consommation. L’indexation des retraites et salaires sur l’inflation ont vu la hausse de la consommation ces dernières années (principal moteur de la croissance depuis les années 2000), or le soutien budgétaire à la consommation s’avère plus faible qu’en 2009. Cela se traduit par un gel des salaires dans le secteur public mais aussi une baisse de 9,5% des salaires réels au premier semestre 2015. De plus, depuis 2008, la Russie s’est orientée vers un protectionnisme, notamment  dans les secteurs miniers et stratégiques (uranium, terres rares, diamants…), ce qui, ajouté aux tensions géopolitiques entraine un manque de confiance des acteurs privés et des investissements étrangers. Les sanctions financières ont aussi un impact, limitant l’accès aux marchés internationaux et augmentant les coûts de financement sur le marché interne mais reste cependant sans conséquences sérieuses. Cependant, le climat des affaires peu favorable demeure un obstacle à la hausse des investissements. Face à ses faiblesses, la Russie entreprend de restructurer sa politique économique et commerciale, tout en gardant un côté géopolitique.

Restructurer l’économie pour vaincre  
Bien qu’elles soient limitées, les autorités russes s’emploient à pratiquer une politique de substitution aux importations, l’importation automobile ayant diminuer de -22% entre 2013 et 2014 et de -8,9% pour les produits alimentaires pour exemple. La politique protectionniste, malgré le manque de confiance des acteurs privés, s’avère aussi être un attributs de puissance, permettant à la Russie, par une protection des secteurs stratégiques, de faire de son économie une vraie arme. Ainsi l’État russe n’hésite pas à favoriser par le biais de subventions, de garanties et d’aide politico-juridique, les entreprises nationales. Ce fut d’ailleurs le cas dans le litige opposant Danone à l’entreprise russe Willbin. Dans cet esprit, la présence de l’État russe dans l’économie reste forte, représentant 40% du PIB.
Conscient de la dépendance du budget aux matières premières, un élan d’industrialisation et d’investissement est lancé par le Kremlin. Le Fonds du bien-être national, estimé à 74,6 milliards USD en août 2015, voit ses ressources mobilisées pour des projets concernant le développement d’infrastructures (Transsibérien, périphérique de Moscou). La diversification des exportations, avec une préférence pour les produits de haute technologie est le défi principal de l’économie russe. De nombreuses entreprises, notamment dans le secteur de la défense et stratégique comme Rosboronexport ou Rosatom bénéficie du soutien sans faille du gouvernement russe. Dans ce sens des programmes d’investissement scientifique sont en marche (le programme « Russie innovante » dès  2011). C’est aussi dans le changement de sa politique extérieure que la Russie voit l’ouverture de nouveaux marchés. La baisse des échanges dans la zone d’influence russe de la Communauté des États Indépendant (-7,2% en 2013, -17% en 2014) est compensé par le regard russe vers l’Asie et la hausse du commerce extérieure vers l’Asie Pacifique (+8% en 2014). De même la mise en place de l’Union eurasiatique, remplaçant l’Union douanière le 1er janvier dernier, marque le début d’un nouveau cycle dans l’intégration économique associant la Russie avec ses voisins les plus proches, la Russie espérant renforcer les flux commerciaux avec l’Asie et notamment la Chine.
Limitée par sa propre puissance, l’économie russe sans changements structurels tend vers la stagnation. Une industrialisation plus poussée et modernisée permettra de basculer vers la sortie de l’économie dépendante des matières premières, devenant ainsi une source de diversification et de compétitivité pour les exportations hors du domaine énergétique.

Pierre-Edouard Béguier

Sources
– Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, 12 février 2013.
– Arnaud Dubien, Regards de l’Observatoire franco-russe, Paris, Le Cherche Midi, avril 2014.
– Service Économique Régional, « Le commerce extérieur de la Russie en 2014″, Ambassade de France en Russie, juin 2015.
– Service Économique Régional, « Perspectives économiques et financières de la Russie », Ambassade de France en Russie, août 2015.
– Nicolas Mazzucchi, « La manne énergétique russe, un vecteur géoéconomique d’influence au cœur des enjeux européens », Diplomatie les Grands Dossier n°21, Paris, Aerion group, juin 2014.
– Nicolas Mazzucchi, « La puissance par les ressources », Diplomatie les Grands Dossiers n°5, Paris, Aerion group, octobre 2011.
– Xavier Moreau, « Guerre économique: quelles sont les armes de la Russie contre l’Occident? », Diplomatie les Grands Dossiers n°21, Paris, Aerion group, juin 2014.
– Pascal Marchand, Géopolitique de la Russie, Paris, PUF, 2014.
– Isaline de Langalerie, « Russie, le protectionnisme depuis l’avènement de Vladimir Poutine », EGE, 2014-2015.
– Julien Verceuil, « L’économie russe en 2013 : sortir de l’enlisement », Diplomatie n°66, Paris,
Areion Group, 2014.
– site de la Banque Centrale Russe,  www.cbr.ru
– site du COFACE,  www.coface.com
– site du FMI,  www.imf.org