La ressource du bois, source de conflits en Baltique (part 1)
Dans le nord de l’Europe, la guerre du bois fait rage. Produit essentiel d’exportation de la Finlande et de la Suède sous diverses formes, le bois et sa transformation sont devenus un enjeu de puissance pour la Russie. La Russie, pourvoyeuse de bois, utilise l’arme des prix tandis que la Suède et la Finlande jouent de leur appartenance à l’UE et des négociations à l’OMC pour protéger leur position dominante. Quelles sont les ambitions réelles de la Russie dans la filière bois ? De quels outils disposent Finlande et Suède pour contrer l’influence russe ? Quels acteurs pourraient venir perturber ce tango à trois, sur quels échiquiers ?
Les stratégies de puissance autour de la filière bois dans la mer Baltique sont anciennes. Elles datent notamment de l’indépendance de Finlande en 1919. La Suède assiste alors à l’essor de compagnies finlandaises prospères et les deux pays choisissent de coopérer pour exploiter et accroître leur avantage stratégique sur le marché des résineux. Le mur de fer crée plus tard une rente de situation de fait, face à des réserves russes inaccessibles pour l’Ouest et difficiles à exploiter en raison d’infrastructures insuffisantes. Le tournant se fait aussi dans les années 1965-1970 lorsque la part des exportations dans le domaine des pâtes à papier diminue de 50%. Finlande et Suède doivent repenser leur stratégie industrielle. Le choix est fait du tournant technologique avec l’orientation vers des produits plus élaborés à haute valeur ajoutée. Les forestiers rachètent des entreprises du secteur chimique ( SCA rachète Mölnlycke et le préserve comme actif stratégique ) dans un contexte où les gouvernements reprennent la main. Mattila, ex-premier ministre devient CEO d’Enso, la grande compagnie finlandaise, dès 1972 et l’entreprise se distingue par son lien puissant avec les partis politiques. Le 2ème grand acteur, UPM-Kymmene (9.4 Md€ de CA), contrôlé par l’Etat finlandais, constitue donc comme Stora Enso (11Md€) un outil de puissance au service des deux alliés scandinaves.
Les recompositions de la filière bois en mer Baltique ne commencent pourtant véritablement qu’avec la fin de l’Union Soviétique au début des années 90. L’arrivée massive d’un bois peu coûteux et puisé dans les plus grandes réserves forestières de la planète constitue un facteur de déstabilisation majeur. La Finlande et la Suède, dont les capacités de transformation sont supérieures aux coupes nationales regardent la Russie comme un partenaire stratégique plus intéressant. La France n’est plus un partenaire de choix. Le marché européen du bois est déséquilibré. La stratégie de puissance de la Finlande et de la Suède ne s’arrête pas là : fortes d’une filière bois tournée vers l’exportation, il leur faut influencer l’UE pour préserver leur position dominante. Elles soutiennent les initiatives en faveur de la biodiversité dans les forêts du Sud et s’opposent à l’élaboration d’une politique forestière européenne sur le modèle de la PAC. L’objectif est de consacrer un monopole des forêts productives au Nord et récréatives au Sud. Il ne faut pas oublier que la clôture des ressources en bois pour l’Union fut une des promesses faite aux pays scandinaves lors de leur adhésion.
La stratégie de puissance des pays scandinaves passe aussi par une gestion moderne de la ressource bois. La filière bois y est un domaine de haute technologie mécanique et informatique, de la forêt jusqu’au produit fini. Les enjeux industriels dépassent donc le simple cadre des forêts. Les machines russes datent de l’époque soviétique, elles ne sont en aucun cas capables d’exploiter efficacement le bois de la région de St Petersburg. Les Russes esquissent un mouvement de coopération pour tenter d’accroître leur puissance. Le mouvement stratégique consiste à importer l’expertise des firmes finlandaises pour rationnaliser l’industrie du bois. L’initiative d’Eurofor visant « à élaborer des aménagements forestiers raisonnés » avec les russes n’a elle pour but que de contenir la poussée prévisible de la puissance forestière russe en diminuant l’afflux soudain de marchandise. En Russie le passage d’une économie centralisée à une économie de marché s’accompagne de la naissance d’oligarques du bois.
Une des données essentielles de l’enjeu stratégique de la filière bois est que cette dernière emploie environ autant de personnes que le pétrole en Russie. Or l’amélioration de la situation sur les marchés de la pulpe et du papier incite les oligarques du pétrole et de l’aluminium à investir dans le bois. La manne disponible est-elle pour autant un atout si au lieu de résulter dans un investissement massif elle se transforme guerre interne des élites ? Vladimir Poutine à son arrivée au pouvoir tente de diriger les guerres du bois dont ressort vainqueur une entreprise, Ilim Pulp, dont l’ancien directeur juridique est un certain Dimitri Medvedev. Le résultat de ces guerres du bois n’est pas concluant du point de vue des investissements scandinaves : les constructions se limitent à des unités de petite taille. Dans le contexte de ses grandes manœuvres pour adhérer à l’OMC, la Russie signe en 2004 des accords secrets de non-agression sur le bois avec la Finlande et la Suède qui doivent prendre effet lors de l’entrée future de la Russie à l’OMC. La Finlande de par la tradition de contact et de négociation avec la Russie, bénéficie encore plus que les Suédois du bois russe. Grâce à un jeu subtil fondé sur l’évitement de l’UE et une attitude ambiguë vis-à-vis de la Suède, la Finlande parvient à accroître sa puissance à travers la filière bois.
Mais l’industrie connaît des cycles structurels de rentabilité liés à lourdeur des investissements périodiques, et les années 2005 à 2008 voient les industries papetières obligées de réduire la voilure : savoir adopter une position d’attente pour préserver sa puissance dans les meilleures conditions. En outre, cela fait longtemps que la liste des coupes disponibles déposée à Londres ne fixe plus à elle seule le prix du bois et les pays scandinaves prétendent clairement à la succession. La Russie choisit pour cette raison une stratégie agressive de relèvement des tarifs douaniers à l’exportation. Dès 2007, le premier ministre finlandais émet des protestations en arguant que le relèvement prévu aurait des conséquences très graves pour la filière bois finlandaise et par extension suédoise. En effet, le bois russe correspond à 20% du total du bois traité par les entreprises finlandaises. L’attaque russe semble donc viser clairement à affaiblir la position de la Finlande et s’en sert comme monnaie d’échange en prétendant que les négociations sur ce sujet seraient plus faciles une fois que la Russie aurait intégré l’OMC et que cette dernière était quoi qu’il en soit prête à accueillir les investissements étrangers, et spécialement finlandais, dans le cadre du programme industriel russe de la filière bois.
Matthieu Abgrall
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