Géoéconomie : la stratégie d’investissement du Qatar

10-12-2012 dans Matrices stratégiques

Le Qatar, pays de 11 437km² peuplé d’1.8 millions d’habitants dont 80% d’immigrés tire de très importantes rentes de ses exportations de pétrole mais surtout de gaz liquéfié dont il est le premier producteur. Ce pays du Golfe est confronté à une surcapacité de financement et après avoir investi massivement dans de somptueuses infrastructures en interne est en train de se diversifier pour parer la fin de l’ère pétrolière. Au travers de ses différentes holdings, le Qatar investi dans des entreprises et industries mais aussi dans le sport et l’immobilier tout en menant une politique agressive d’achat de terres arables à l’extérieur de ses frontières. Quelle est la stratégie d’investissement du Qatar ?

Les investissements à l’étranger

Industriels : Sur la carte ci-dessus, les principaux investissements industriels du Qatar sont matérialisés par des flèches bleues. On peut observer que les principaux investissements se font en Europe de l’Ouest mais aussi en Chine dans le secteur stratégique des télécommunications. L’Europe reste une zone géographique privilégiée de cet Etat de part ces anciennes attaches coloniales mais aussi de par la crise financière que traverse le continent. On peut noter une très forte concentration d’investissement en France dans des industries considérées comme stratégiques ou autres grands groupes du CAC40 dans divers secteurs. Ces investissements massifs en France sont les résultantes de la politique du pays accueillant les investisseurs qataris comme dans un paradis avec des exonérations d’impôts comme  les plus-values sur cessions. Qui plus est ces investissements sont très bien reçus par les marchés financiers envoyant un signe de confiance par l’entrée au capital d’un investisseur à long terme. Au Royaume-Uni l’émirat possède près de 20% du London Stock Exchange et investi fortement en Chine dans des secteurs considérés comme stratégiques.
 

Immobilier : les investissements du Qatar se font massivement en Europe ce sont majoritairement de grands complexes hôteliers de luxe. Cela va permettre aux qataris d’avoir un « pied à terre », de créer une diaspora orientée business. Mais surtout, il s’agit d’un placement long terme très peu risqué comme tout placement immobilier. Le Qatar investi également dans le développement d’infrastructures hôtelières dans le monde, et, comme en Turquie ou au Kenya dans des infrastructures portuaires, qui vont lui permettre de favoriser l’export.
 

Conclusion : Le Qatar mène une stratégie de diversification de ses investissements notamment dans des pays occidentaux fragilisés par la crise économique. L’émirat n’investit pas ou peu dans des pays déclarés ennemis par les Etats-Unis ni dans les pays instables politiquement. Le Qatar, émirat sans hard Power bénéficie d’une base américaine sur son sol pour se protéger de ses voisins, mais ne souhaite pas non plus voir ses rentes mises en péril à cause d’un coup d’Etat. D’autres investissements un peu plus discrets sont effectués envers des partis politiques afin que ces derniers puissent se plier aux volontés du financeur. Cela s’est produit plus ou moins ouvertement lors des révolutions arabes où le Qatar finançait les frères musulmans à coffre ouvert pour influer sur le gouvernement du pays. Cependant, la puissance financière du Qatar est également mise au service d’une de ses faiblesses, la dépendance de ses importations en nourriture aux fluctuations du marché

Investissements alimentaires

Disposant de très peu de terres arables et dans un contexte de tension sur les marchés (selon la FAO, pour faire face à la croissance démographique, il faudra d’ici à 2050 accroître la capacité agricole de 70%) le Qatar cherche à assurer son indépendance alimentaire et la stabilité des prix pour sa population, et pourquoi pas devenir exportateur de produits agricoles pour diversifier ses rentes. Le Qatar mène une politique active de Joint-Venture entre autres avec Suez afin de s’équiper en usines de dessalage et permettre la culture sur son sol aride. Sa stratégie d’achat de terres arables s’inscrit dans cette dynamique. La concurrence est rude, de grandes banques et fond d’investissements s’engouffrent déjà dans la brèche notamment en Australie, en Ukraine ou encore en Asie.
La diversification des approvisionnements en nourriture est à l’image de la diversification de ses investissements, les seules limites que se fixe le Qatar sont la présence d’eau, de ports mais aussi de stabilité sur le plan politique, quelque-soit la nature régime. Il est dit que « Bientôt le soleil ne se couchera plus sur l’empire agricole du Qatar ». Ces investissements massifs vont permettre à la population du Qatar manger à sa faim et par ses excédents de nourriture aider ses alliés et/ou spéculer.

L’émirat profite de sa surcapacité de financement pour acquérir des terres à un prix supérieur à celui du marché afin de s’assurer la sécurité de son approvisionnement. Par ses excédents financiers, le Qatar se montre généreux avec les Etats ou les fermiers. L’acquisition des terres se fait de deux manières : soit dans des pays ayant un besoin de financement, où Hassan food traite avec le gouvernement. En général ces achats de terres se font en contrepartie d’investissement dans des infrastructures notamment portuaires favorisant l’exportation de ses matières vers l’émirat. L’Afrique et l’Ukraine sont de très bons exemples. L’Ukraine lève progressivement son moratoire sur les terres arables en mer noire où le Qatar investi massivement. L’autre manière sera de traiter directement avec les producteurs pour racheter leurs terres à un prix très supérieur au marché (environ +25% en Australie)

Conclusion :

En montrant aux caméras l’achat d’immobilier prestigieux, la construction de la tour Shard à Londres ou ses investissements dans le sport qui jouissent d’une image très positive aux yeux du monde, le Qatar peut préparer la guerre économique en silence.  Par ses prises de participations au capital de grandes entreprises le Qatar acquiert une position incontournable d’un point de vue géopolitique et géoéconomique. Il y a fort à parier qu’à court terme l’émirat puisse avoir accès aux savoirs de ces entreprises. De par sa politique de rachat de terres arables, le Qatar cherche à diversifier ses rentes de manière certaines. Aux vues des tensions sur le prix des matières première et des terres, le Qatar s’assure contre l’après pétrole sereinement avec d’autres type de rentes.

En France, il serait temps que l’on s’inquiète du type d’investissements pratiqués par le Qatar dans ces secteurs. Au nom du libéralisme économique mais aussi des besoins de financement, la France accueille ces investissements à bras ouvert pour coller à un discours populiste. Seulement, le Qatar rachète les fleurons nationaux, investit dans des pépinières d’entreprises et des projets sociaux se substituant aux fonctions régaliennes, il va commencer à être difficile s’opposer à son avis sur des questions plus stratégiques. On remarquera également que les anciens pays de la triade, ayant des solides connaissances en intelligence économique (Japon, USA, Russie) ne laissent pas le Qatar prendre des parts dans leurs entreprises.

Enfin le Qatar investi également massivement dans son soft power via ses rapports privilégiés avec la France, les USA et les pays du Golfe. Al Jazzera en est le vecteur. Le Qatar ne se contente pas d’être une puissance financière, il veut faire entendre sa voix à travers le monde et devenir un acteur géopolitique mondial incontournable.

Antoine Laurent

 

Bibliographie :

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