L’impact informationnel d’une privatisation d’EDF

13-02-2004 dans Industries et souveraineté

EDF, entreprise créée en 1946, intègre les anciennes entreprises locales de production, de transport et de distribution d’électricité. Ce géant mondial de l’électricité constitue non seulement un axe de la puissance de la France en Europe mais aussi un lien entre l’exécutif et la population française à travers la démocratie par les implications économiques, sanitaires et politiques de l’utilisation de l’électricité. La construction des centrales nucléaires et des lignes THT repose sur un contrat tacite de bénéfices communs entre la population française et les autorités politiques. Ce texte a pour unique objectif de rappeler les liens informels issus de la construction politique d’EDF et les risques encourus en cas de privatisation de l’opérateur français. Les Centrales nucléaires et le Réseau Très Haute Tension

La construction des centrales et leur acceptation par la population française repose sur une triple connivence :
1. Autonomie nationale en octroyant à la France la plus forte indépendance au pétrole pour un pays ne disposant pas de gisement d’hydrocarbure.
2. Alliance politique s’appuyant sur le volontarisme du pouvoir en place dans les années 60-70 et la représentation syndicale majoritaire.
3. Connivence locale l’apport fiscal des centrales nucléaires apporte une ressource non négligeable et répartie sur l’ensemble du territoire.

L’effort consenti est au profit de la collectivité nationale. La population a accepté le risque du nucléaire. L’émergence de mouvements NIMBY (1) est encore à l’heure actuelle largement circonscrit, le cours du pétrole est particulièrement instable face à l’homogénéité de la production électronucléaire.

Pour les lignes THT, la contre-partie est d’autant plus forte qu’elle impacte l’environnement de nos citoyens ruraux. Depuis les années 80 et l’émergence du tourisme vert, la ligne THT n’est plus à la mode. Le transport d’électricité défigure des paysages « magnifiques » tellement beau et incontournable selon les opérateurs touristiques !

Dans le cadre d’une privatisation ou d’une « libéralisation » d’EDF, il apparaît important que l’Etat qui a poussé à l’équipement électrique s’engage dans la garantie d’une délivrance à moindre coût et ininterrompue de l’électricité. L’électricité joue un rôle très important dans les bulletins d’informations au quotidien. De facto EDF opérateur historique s’est ancré dans le patrimoine collectif. Le moindre coupure d’électricité fait l’objet d’un point régulier quelque soit la saison. Ces reportages ne s’estompent pas avec le flux des faits divers contrairement à la règle observée qui exige des rebondissements réguliers pour se maintenir dans l’actualité. La presse audio-visuelle (dont l’impact populaire est largement supérieur à la presse écrite avec 80 % de l’audience) maintient ainsi une pression sur EDF pour un rétablissement du courant.

Le fonctionnement d’un foyer entre le chauffage électrique, l’électroménager et la consommation courante fait de l’électricité un bien indispensable voire vital. Les pénuries électriques mettent ainsi « en tension » les autorités politiques. Le gouverneur démocrate de Californie éprouve les pires difficultés à effacer les conséquences financières du black-out d’électricité en 2001 à cause d’un plan d’investissement couvrant 20 ans d’absentéisme politique. Les procès intentés contre les électriciens responsables couvriront à peine un quart de l’investissement: modernisation de centrales, construction de nouvelles unités, modernisation du réseau de transport et de distribution…

Les cas des coupures d’eaux ne sont en rien comparables. Lors des nombreux problèmes d’insalubrité connus en Seine-Maritime, il fut aisé de fournir des citernes à la population pour palier le manque.

Demain, l’entreprise publique privatisée (l’Etat inférieur à 30 % du capital) ne pourra que rappeler son nouveau statut. L’Etat français se trouvera mis en porte à faux devant les utilisateurs d’électricité soit 95 % de la population française.

L’électricité nécessite une anticipation, un positionnement volontaire.

Si la France a choisit courageusement pendant des périodes difficiles l’énergie électronucléaire, il n’en fut pas de même pour certains voisins principalement dans le sud de l’Europe. Depuis l’accident de Tchernobyl et la déplorable communication autiste sur la disparition du nuage dans notre pays, le nucléaire est craint mais accepté en France comme un produit à bas coût pour le citoyen et comme une manne pour les responsables politiques locaux et nationaux. De même les réseaux de THT sont appréhendés comme un facteur d’égalité d’accès à une énergie à bas prix et constitue aussi une manne par l’emprise sur le sol des poteaux électriques… Cependant les perspectives d’exportation de l’électricité sont perçues comme une exploitation de l’effort national au profit de nations refusant de prendre un risque similaire pour leur propre population civile.

Le paroxysme est encore à venir avec la cession de capacités de production à des pays tiers non nucléaires, au titre d’un échange industriel comme l’Italie. Voire le financement par le gouvernement italien dans certaines régions françaises pour la création à son profit d’unités de productions électronucléaires.

Mettez ensemble la vente d’un effort national avec des coupures répétées et prolongées et une situation météorologique exceptionnelle. Il me semble que nous risquerions une rupture politique proche du cas du sang contaminé….

EDF, la compétence mise en cage

Le maintien du principe de spécialité d’EDF (2) contraint chaque jour la multinationale française à s’imposer une stratégie uniquement défensive et introspective. Depuis des mois le mot clé du « Top Management » est « compétitivité » quand on produit un bien l’un des moins cher comparativement aux autres pays européens et de manière durable cela revient à dire : « vous êtes trop payé ».

Elle est malheureusement la conséquence logique de dirigeants au profil si peu diversifié (ENA puis transit par une banque d’affaire). Ce « complexe d’être dans le public » martelé aux agents d’EDF encourage une mythologie de l’entreprise privée sous un régime d’attraction mais aussi de répulsion. Elle n’engendre pas un accomplissement personnel de l’Agent EDF et la capitalisation d’un savoir–faire unique au monde. Elle fournit un espace intellectuel où la théocratie syndicale peut %@!#%&éner ses conservatismes et ses revendications. La posture défensive conservatrice devient la seule stratégie. L’objectif n’est plus réellement la défense des travailleurs (conférer l’article paru dans Les Echos du 10 octobre 2003). Une rupture historique pour un syndicalisme qui a construit le statut particulier des électriciens et gaziers par ses actions tout au long du XXème siècle (3)…

En résumé:
- Pas de liberté de manœuvre par absence de vision politique de l’énergie
- Pas d’actionnaire mais un aspirateur de dividendes en moyenne sur 20 ans, le chèque est de 500 millions d’euros par an.
- Un savoir-faire fort et diversifié inhibé par un discours managérial de culpabilisation
- Une direction de haut-fonctionnaires et de banques d’affaires quand tous les concurrents d’EDF cherchent des compétences dans les autres industries.

La problématique du système de distribution de l’électricité comme point d’ancrage possible de la contestation et point de faiblesse de la solidarité des institutions

Beaucoup d’experts du secteur électrique le savent, le réseau de distribution d’électricité fait l’objet d’un partage entre EDF et des entités locales regroupant des communes ou des « régies » départementales. L’actif est la propriété de la collectivité qui le concède pour une durée donnée. Or nos politiques locaux n’ont pas une culture industrielle et ont un besoin d’argent fort en raison de vagues de décentralisations et d’une plus grande dépendance envers l’Etat français. Déjà des départements par l’intermédiaire de ces régies ou des groupements de coopératives agricoles ont commencé à trouver des ressources auprès de grands producteurs étrangers.

Devant la garantie produite par EDF depuis de nombreuses années et sa capacité à mobiliser du matériel et des hommes pour palier aux intempéries, quelle sera la réactivité pour toutes les communes de France d’un opérateur de Hambourg ou de Bruxelles ? Non que leurs compétences soient moindres mais leurs impératifs seront autres notamment dans la création de valeur…

La zone d’action sur l’ensemble du territoire européen permettra-t-il de maintenir des capacités d’actions sur l’ensemble du continent notamment en cas de dégâts généralisés ou de catastrophes naturelles dans un bassin transnational comme en 2001 de Bratislava à Munich via Prague avec des crues exceptionnelles ?

A cela il faut ajouter qu’EDF est un tampon entre le pouvoir politique et la population par son aspect centralisé et sa réactivité. Or les postes de directions des régies locales sont régulièrement occupés par des parlementaires ou des membres de l’exécutif local (conseil général et communauté de communes). On peut s’interroger sur la réaction de la population dans la perspective d’un délabrement du réseau ou la perpétuation de coupures d’électricité ou encore l’absence de réaction dans les cas de catastrophes naturelles.

EDF n’assure pas qu’un service public, l’entreprise publique assure la continuité territoriale du pouvoir républicain en fournissant à la population un produit de primordial. L’entreprise publique assure aussi une pérennité économique par sa capacité de mobilisation et sa seule appartenance à l’exécutif national. Contrairement à d’autres entreprises publiques ou privatisées EDF est régulièrement bénéficiaires et ne touchent plus de subventions ce qui l’a rendue autonome par rapport aux pouvoirs politiques. L’électricien national est dans une position d’intermédiaire entre la population et le gouvernement en matière d’électricité.

Conclusion

La privatisation d’EDF constitue un risque très aléatoire et ne dépend pas que de la météorologie mais aussi des capacités des collectivités locales à renégocier ou non un partenariat durable et bénéfique pour la population. Il apparaît que l’électricité, produit particulier de l’énergie, constitue un besoin indispensable de notre société avec le carburant, la santé et l’eau. Néanmoins l’électricité n’est pas stockable et est primordiale en raison de son utilisation cumulative.

L’absence répétée et prolongée d’électricité aurait des conséquences sur les pouvoirs publics mais aussi sur le fonctionnement de l’Etat comme les ordinateurs des centres d’impôts, les blocs opératoires, la signalisation routière, le transport ferroviaire…

EDF constitue une partie de « l’huile du moteur économique » au même titre que Vivendi, Suez, France Telecom. Pour prolonger l’image motoriste, il est bon de rappeler qu’on ne peut en changer la composition d’une huile de moteur sans risquer d’en gripper le moteur.

Il ne faut pas confondre réforme du statut spécial d’EDF dans un cadre commun à l’ensemble des français et économie de marché. L’ouverture du capital d’Electricité de France puis sa privatisation dépasse les besoins en fonds propres du budget de l’Etat français. EDF est modestement l’un des derniers vecteurs d’intérêt de puissance français… après la grande braderie Elf, Total, Pechiney … Avant Alstom ? Dassault ? Thales ?

Joseph-Paul Ricard

(1) Not in my backyard, en français pas dans mon jardin. Attitude en provenance de la Californie qui consiste à refuser tout implantation industrielle pour des raisons écologiques, touristiques voire de confort personnel.
(2) Le principe de spécialité impose à EDF de ne pas commercialiser ni produire d’autres biens que l’électricité en raison de son monopole sur le territoire français.
(3) La revue d’histoire sociale dans son numéro 4 traite justement des revendications des électriciens et gaziers en France pendant le XXème siècle en mettant en exergue les particularités de cette corporation.

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