L’European Security Advocacy Group dans la presse, une campagne de pub…?

26-11-2004 dans Guerre de l'information

L’apparition d’une campagne de presse d’envergure (presse papier, spots TV) depuis septembre 2003 montre que les craintes d’une instrumentalisation du terrorisme n’existent pas qu’aux Etats-Unis. Le message, qui a touché 10 pays européens : Espagne, France, Italie, Grande-Bretagne, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suisse et Turquie se veut pédagogique, donc clair : « Le terrorisme n’a pas d’avenir. » Lorsque l’on cherche à se pencher de plus près sur l’European Security Advocacy Group (www.esag.info, cf. article du 16/11/2004), la transparence et la bonne foi affichées quant au message ainsi qu’à l’objectif de l’ESAG cèdent le pas à un culte de la discrétion pour le moins surprenant dans le cadre d’une telle démarche. La question est de savoir pourquoi tant de mystère autour d’une telle prise de position médiatique.Le roi de la publicité, spécialiste de la contre-subversion

L’initiative d’une telle action revient à Norman Vale, 73 ans, publicitaire new-yorkais de renom et qui se présente comme un américain parmi d’autre qui a vu le monde se désagréger à l’aune de la violence du 11 septembre. En tant que citoyen concerné et publicitaire expérimenté il aurait ainsi spontanément investi son talent, son temps et visiblement beaucoup d’argent dans cette campagne de pub. Déjà, dans une interview anonyme accordée au journal suisse « Le Temps » le 07 novembre 2003, N. Vale expliquait qu’elle vise les décideurs. « Mon objectif est de maintenir élevé le niveau de sensibilisation à la menace terroriste et faire que ces décideurs en fassent plus, qu’ils soient plus pro actifs. »

Le parcours de Norman Vale reste classique. New-yorkais pur souche, il est resté célèbre pour avoir, de 1954 à 1990, participé au développement astronomique du Grey Global Group (depuis la branche Grey Advertising à Grey International), désormais l’agence la plus en vue sur Madison Avenue. En 1990 il devient logiquement patron de l’influente International Advertising Association sorte d’organisation professionnelle qui regroupe médias, agences et autres acteurs du monde publicitaire qu’il dirigera pendant 11 ans avant de retrouver le monde des affaires. Pendant son mandat, la taille de l’IAA est passée de 2400 à 3700 membres, présents dans 99 pays. Depuis 2001, M. Vale est présent au sein des directoires de différentes firmes, le Center for Advertising and Innovative Development ainsi que Baracoda Inc. et Morgan Anderson Consulting.

Etrange qu’un tel parcours le mène à vouloir s’immiscer dans ce qui relève de la politique intérieure (et commune) de l’Europe. Les explications de M. Vale sont évidemment trop belles pour être vraies. D’autant plus que Norman Vale a acquis son incontestable savoir-faire au sein de l’armée américaine. Volontaire du contingent lors de la guerre de Corée, M. Vale est un patriote rapidement repéré qui intègre dès 1954 les services du contre-espionnage militaire. Il est alors envoyé à Francfort en tant que spécialiste de la contre-subversion où il surveille de près l’activisme politique en RFA et en RDA, c’est à dire les mouvements des communistes. Il aurait ainsi appris en voyageant à travers le monde une des meilleures armes de l’influence (dans un cadre marketing ou politique) : savoir penser de la même façon que les cibles que l’on vise.

Et pourquoi pas la théorie du complot ?

Le cabinet Dassas Communication dirigé par Patrick Walhain été clairement identifié comme le concepteur du projet et a traduit ou modifié les textes en fonction des pays visés. A propos des financiers éventuels, « Des particuliers et des entreprises à parts égales », avait confié N. Vale au Temps, invoquant des soucis de sécurité pour ne pas les nommer. Là encore, l’explication du patriote richissime proche de l’armée et pourquoi pas du pouvoir politique profitant d’un transfuge national relève du complot ou de la facilité, de la naïveté en tout cas. A l’heure où la cohésion européenne est en jeu et où l’on reparle d’une politique commune de défense, les encarts de l’ESAG posent problème. Le débat pourtant est resté assez succinct et il est remarquable de noter que pratiquement seuls des journaux issus de pays neutres (Suisse) ou alliés des Etats-Unis (Espagne, Italie) dans la guerre en Irak se sont véritablement intéressés aux motivations de l’ESAG. Cette apathie choque à deux niveaux :

- En France tout d’abord, où personne n’a soulevé voire décelé, la dangerosité d’un tel message.
– En Europe où seul un blog norvégien (http://blog.bearstrong.net) polarise les opinions, en langue anglaise principalement et agit plus comme une caisse de résonance gratuite puisque son auteur, Bjørn Stærk, serait un ami de Norman Vale.

Pourquoi l’ESAG pose problème

Le rôle de la presse on le sait est d’informer. La réciproque voudrait qu’elle agisse contre toute forme de désinformation. L’activisme de l’ESAG rappelle que n’importe quel média ne saurait accueillir n’importe quelle publicité, qui relève du domaine de l’influence, sans quelques précautions de base. Le message de N. Vale souligne la faiblesse de la puissante société civile européenne prompte à se soulever contre l’arrogance spectaculaire mais peut concernée par sa propre léthargie. Le désintérêt le plus total en France prouve une fois de plus qu’à force d’avoir parfois raison, on en oublie que les autres n’ont pas toujours torts. Le terrorisme est une menace réelle dont personne n’oublie la tragique actualité. S’il peut sembler cocardier de refuser qu’un américain éduque l’Europe en matière de vigilance, il est plus légitime de rappeler que fragiliser les 25 en frappant sur certaines cibles stratégiques relève de la malhonnêteté intellectuelle et du « fascisme universel » cher à Michael Ledeen, conseiller de l’administration Bush. On se demande enfin si les milliers de morts du terrorisme n’ont pas suffi à venir à bout de ce cynisme de mauvais goût. Renvoyer le terrorisme au rang de concept manipulable ou d’objet marketing, c’est au final le banaliser voire le renforcer, comme si les terroristes en avaient besoin.

Pablo Nakhlé Cerruti

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