Edito : La France en guerre économique

01-05-2008 dans Edito

Les éditions Vuibert viennent de publier en avril 2008 un ouvrage qui ne manque pas d’originalité. La réalisation de La France en guerre économique a été coordonnée par le lieutenant colonel Hervé Kirsch qui cosigne ce livre avec quatre officiers de l’armée française. Il résulte d’un séminaire animé par Christian Harbulot au Collège interarmées de défense (CID) en 2003 et 2004. Le monde civil ignore tout ou presque des progrès méthodologiques accomplis par le monde militaire dans la gestion des conflits. Les méthodes de raisonnement militaires ont pourtant eu dans le passé un impact important dans l’évolution du mode de pensée des entreprises. Mais notre mémoire est courte et nous oublions souvent l’essentiel.

Les transferts de connaissances entre le savoir-faire militaire et les entreprises ont été symbolisés dans le passé par la personnalité de Georges Doriot. Cet ancien officier de l’armée française durant la première guerre mondiale part à Harvard où il devient un pionnier de l’enseignement du management industriel avant d’introduire en 1930 en France, par le biais du Centre de Perfectionnement aux Affaires (CPA), la méthode des études de cas, tirée des enseignements de l’Ecole de Guerre. Durant la seconde guerre mondiale, il retourne aux affaires militaires sous l’uniforme américain avec le grade de général. Cette seconde expérience militaire au sein de la division du planning militaire lui permet de créer une intelligence collective entre des scientifiques et des spécialistes de la planification industrielle. Il tire profit de cette expérience en inventant la notion de capital risque aux Etats-Unis.

Le parcours très original de cet ancien officier de l’armée française ne doit pas masquer l’essentiel : deux concepts majeurs qui structurent aujourd’hui le fonctionnement de l’économie de marché résultent de la symbiose entre les pratiques militaires et le civiles. C’est dans cette perspective que s’inscrit la démarche d’Hervé Kirsch, Olivier Bariety, Albert Brissart, Vincent Delignon et Jérôme de Roquefeuil. Leur message est limpide : à guerre nouvelle, stratégie nouvelle. Quis ? Quid ? Ubi ? Quibus auxilis ? Cur ? Quomodo ? Quando ? Ces sept questions d’origine latine constituent les racines de la méthode d’appréciation et de raisonnement sur une situation. Les réponses permettent de guider les réflexions du chef militaire ou civil. A l’heure où la notion de gouvernance (jadis pacificatrice) est en pleine mutation sous la pression d’un contexte de crise internationale durable, la formation des cadres dirigeants à la confrontation est devenue une priorité majeure.

Si les démocraties se font un honneur de faire de la guerre de nature géopolitique, économique, culturelle ou religieuse, un état d’exception, l’actualité et l’évolution du monde leur rappellent de manière quotidienne qu’il ne faut pas prendre ses désirs pour la réalité. Derrière les titres médiatiques sur le pouvoir d’achat, le prix de l’essence ou la flambée des prix alimentaires, il faut lire affrontements entre puissance sur le pétrole, les ressources, l’eau, les matières premières. D’autres formes de régime politique ont une approche différente des démocraties du monde occidental. En 2003, deux colonels de l’armée chinoise, Liang Qiao, Xiangsui Wang, ont publié l’ouvrage La Guerre hors limites (éditions Payot et Rivages) dans lequel la notion d’affrontements économiques du temps de paix est soulignée avec une certaine insistance. La Chine a tiré le bilan de la course aux armements durant la guerre froide. Elle ne veut pas se faire piéger comme l’URSS. Selon ces deux colonels en exercice de l’armée populaire chinoise, l’économie de marché sera un des terrains d’affrontement indirect entre les puissances majeures de ce monde.

Le numéro hors série du magazine Diplomatie intitulé Guerre & intelligence économiques et la sortie prochaine du numéro spécial sur la guerre économique de la revue Géoéconomie viennent appuyer la démonstration des auteurs de la France en guerre économique. Le message porté par ces différentes publications est élémentaire : la stratégie n’est pas un concept abstrait en encore moins une formule de marketing politique. Les fronts où s’affrontent silencieusement et indirectement les puissances d’aujourd’hui sont nombreux et variés. Les chefs d’entreprise s’y battent en ordre dispersé. Si beaucoup d’entre eux maintiennent des positions exemplaires au niveau mondial (lire à ce sujet les classements par secteurs de Diplomatie), il manque encore et toujours une vision de l’Etat stratège qui a en charge la survie de notre économie et le développement de la population qui vit sur le territoire.

Christian Harbulot 

NB: les auteurs de cet ouvrage, officiers de l'armée française, se sont exprimés dans cet ouvrage en leur nom personnel. Il est à noter de plus que ce livre n'aurait pu être publié sans le concours de M. Eric Delbecque, secrétaire général de l'Institut d'Etudes et de Recherche pour la Sécurité des Entreprises (IERSE).

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