La guerre de l’information du faible au fort

01-06-2000 dans Doctrines

Article paru dans la revue Panoramique (numéro spécial Guerre de l’information), par Christian Harbulot

Les dix dernières années ont été marquées par la disparition de la menace principale soviétique. Ce changement fondamental de l’échiquier a induit en Occident un double phénomène : le dépérissement de l’Etat-nation à travers la mondialisation des échanges et un affaiblissement de la notion d’ennemi. C’est ce point qui me semble le plus déterminant dans la mesure où il fait passer au second plan la recherche de puissance qui rythme l’histoire des relations internationales depuis l’origine des temps. La réflexion sur les rapports de force dans notre pays a toujours été dominée par une question : qui est l’ennemi ? la plupart des auteurs qui ont écrit sur ce sujet considèrent que la guerre est l’élément qui lemporte sur tous les autres pour mesurer le niveau d’affrontement. Ce discours cherche à imposer aujourd’hui une vision dominante des écrits sur la guerre par rapport à toute réflexion sur la stratégie. Dans un monde développé où la géostratégie fait aujourd’hui jeu égal avec la géoéconomie, une telle orientation de l’esprit peut générer une lecture erronée voire trompeuse des rapports de force entre puissances.


Si on ne peut plus répondre à la question : qui est l’ennemi, il faut en revanche étudier avec beaucoup de soin la ligne de démarcation qui différencie ponctuellement ou durablement, de manière globale ou locale, dans un secteur industriel ou dans une zone géographique, un allié militaire d’un adversaire économique. Cette entrée dans l’analyse de la complexité n’est pas un travail de sophiste mais s’inscrit bien dans la définition d’une nouvelle grille de lecture.


La nouvelle dimension de la puissance


L’absence « d’ennemi principal  » modifie les attributs de la puissance. La menace militaire n’est plus le facteur déterminant qui définit la supériorité de l’empire dominant sur ses vassaux. L’influence économique et culturelle fait souvent jeu égal avec le pouvoir des armes. Ce renversement de valeurs est réel mais déjà ancien. Un autre lui succède déjà avec Internet en ligne de mire. Dans ce nouveau contexte, la grande différence entre le monde militaire et le monde civil tient à la fois à la nécessité de la vitesse et à la fragilité des alliances de circonstances.


Dans cette dimension spécifique de la relation allié/adversaire, le rôle dominant du fort s’exprime par sa capacité de créer et de faire circuler la connaissance au niveau mondial dans une logique que l’on pourrait qualifier d’accoutumance.


Elle porte sur les points suivants :



  • familiariser les élites des économies émergentes au développement durable made in USA,
  • formater les outils de contrôle et de fonctionnement de l’économie de marché (notation, audit, conseil, marketing, business intelligence, competitive intelligence, knowledge management& ),
  • cadrer le débat moral sur les échanges (lutte contre la corruption, promotion de la démocratie, préservation de l’environnement, santé du consommateurs& ).

Dans ces opérations d’influence indirecte, la supériorité de la gestion offensive des sources ouvertes sur les opérations classiques de renseignement est devenue une évidence. Face à cette volonté hégémonique du fort, la marge de manoeuvre du faible se réduit le plus souvent au rôle de perturbateur. A ce titre, la déstabilisation par les sources ouvertes est devenue une arme  » bon marché  » quasi sans effet collatéral et non létal. La mutation progressive de l’ancienne à la nouvelle économie ne sera pas sans retentissement sur la définition des critères de puissance. Jusqu’à une période récente, la puissance d’un pays était évaluée en fonction de sa force militaire, de son influence diplomatique et de la préservation des intérêts majeurs dans le domaine économique (ressources énergétiques, industries stratégiques, finances et assurances& ). La nouvelle économie génère d’autres priorités qui pourraient être répertoriées de la manière suivante :



  • maîtriser les règles et la sécurisation du commerce électronique,
  • être leader dans l’économie de la connaissance,
  • garder l’initiative dans la création, la fusion et la diffusion des connaissances et des standards éducatifs,
  • consolider les points d’appui géoéconomiques,
  • influencer par le droit et la culture.

Ces impératifs sont exprimés de manière plus ou moins claire dans de nombreux discours officiels américains depuis 1994. Une telle volonté hégémonique suscite l’émergence d’un esprit de résistance en Europe et en Asie. Peu à peu s’esquisse un contre-discours pour freiner les prétentions de la superpuissance. Pour les pays concernés, ces critères de résistance sont le contrepoids des critères de domination de la superpuisssance :



  • lutter contre l’hégémonie sur le commerce électronique,
  • relever le défi de l’économie de la connaissance,
  • développer ses points forts dans ce domaine,
  • profiter des maladresses géoéconomiques de la superpuissance,
  • favoriser le dialogue interculturel.

La crise de rejet du statut de vassal est une évolution logique dans l’histoire des rapports de force. Elle conduit les plus rusés à développer des espaces de mouvement en recourant systématiquement aux stratégies indirectes de contre-influence. Nous sommes à peine au commencement de cette nouvelle étape des relations internationales. On y verra cohabiter un discours officiel politiquement correct, tenu par des représentants d’Etats comme par des chercheurs, et une guerre de l’information  » prolongée  » menée aussi bien par des acteurs défendant des intérêts nationaux ou transnationaux que des courants d’opinion issus de la société civile.


Méthodologies de la guerre de l’information


Ce nouvel échiquier induit un changement des règles du jeu. L’évolution des critères de puissance est identifié depuis un certain nombre d’années par les services de sécurité. C’est ainsi que la Direction de la Surveillance du Territoire répertorie les nouvelles cibles possibles des puissances étrangères en matière de protection du patrimoine. Cette sécurité économique active trouve ses limites dans l’univers Internet. Comment définir une protection efficace de l’immatériel ? Si l’intrusion et le piratage informatique constituent des infractions répréhensibles par la loi, les opérations d’influence et de manipulation par la connaissance réduisent à la portion congrue l’efficacité des procédés défensifs classiques. Dans le cadre d’un rapport allié/adversaire, l’affrontement ne doit pas apparaître au grand jour. L’expulsion des agents de la Central Intelligence Agency par Charles Pasqua est une exception qui confirme la règle. Mais personne n’est dupe sur ce point.


La superpuissance américaine a anticipé cette réalité en inventant le concept de perception management. La traduction de la définition officielle donnée par le Département de la Défense américain mérite d’être lue attentiverment. Le perception management recouvre les actions consistant à fournir et/ou à camoufler une information sélectionnée et des indices à des audiences étrangères de façon à influencer leurs émotions,leurs motivations et leurs raisonnements objectifs. Pour les organismes de renseignement et les décideurs de tous niveaux, ces actions consistent à influencer les évaluations officielles pour parvenir en final à rendre les comportements et les agissements officiels étrangers favorables aux objectifs de l’émetteur. De plusieurs façons, le perception management combine l’apport d’informations authentiques avec des opérations de sécurité, de dissimulation et d’intoxication et des opérations psychologiques.


Ce concept peut être décliné sous un angle offensif :



  • manipuler les systèmes de connaissance adverses,
  • tromper l’adversaire,
  • pousser une cible à la faute,
  • désinformer, décréditer.

Relu et corrigé par C4IFR (www.c4ifr.com), il peut être aussi décliné sous un angle contre-offensif :



  • éviter le piège du discours justificatif,
  • être capable de dissuader par l’information,
  • contre-attaquer avec les mêmes armes que l’attaquant,
  • prendre appui sur certains courants contestataires de la société civile.

Ce détournement du concept n’est pas le fruit de la réactivation de la pensée sur la guerre révolutionnaire née de la guerre d’Indochine et d’Algérie (cf les écrits de Roger Trinquier et les activités du Vème Bureau d’action psychologique.). Il s’agit plutôt d’un processus de fusion de connaissances entre militaires et civils à partir d’une lecture non-idéologique du savoir-faire subversif. Il suffit de relire les textes rédigés aux Etats-Unis sur la question de l’information warfare pour saisir à quel point il est difficile pour un militaire ou un expert civil américain de saisir les subtilités opérationnelles cachées derrière la langue de bois des écrits militaires de Mao Tsé Toung ou de Giap. Dans un dialogue noué avec les responsables de l’Ecole de Guerre Economique (http://www.ege.eslsca.fr), le journaliste Claude Angéli, rédacteur en chef du Canard Enchaîné , avait souligné l’importance de la valeur dissuasive de l’information utilisée dans un rapport du faible au fort. Une telle démarche n’est pas à exclure au niveau d’une entreprise et même d’un Etat cherchant à contenir les appétits prédateurs des concurrents les plus agressifs sur le marché.


Les apports des cultures subversives 


Une attaque indirecte par l’information oblige les pays-cibles à répondre par des initiatives offensives non revendiquées. Les principes de cette guerre de l’information dans un rapport du faible au fort sont relativement simples :



  • contourner et prendre à revers,
  • attaquer là où on ne vous attend pas,
  • affablir (de manière réelle ou ressentie) et dissuader,
  • contre-argumenter (avec une notion d’anticipation) plutôt que désinformer.

Les origines de cette guerre de l’information sont très anciennes (voir Sun Zi et la pensée grecque précédant Aristote). Mais ses facteurs-clés de succès ont pu être vérifiés au cours du XXème siècle dans la pratique du mouvement communiste international. Quatre courants de pensée ont été particulièrement innovants dans ces domaines :



  • école kominternienne (approche mondialiste, techniques d’agit-prop),
  • école soviétique (désinformation, manipulation des élites, caisses de résonance),
  • école trotskyste (entrisme, noyautage),
  • école maoiste (combat du faible au fort, travail d’enquête, contre-information).

Ces méthodes de combat par l’information ont été employées dans un objectif de propagande idéologique. Un des meilleurs exemples est la campagne pour la paix dans le monde lancée dans le cadre de l’appel de Stockholm en 1950. Plusieurs dizaines de millions de personnes ont signé les pétitions contre un recours à l’arme nucléaire. Les Etats-Unis étaient à ce moment-là la seule puissance capable de la mettre en oeuvre. Afin de diaboliser l’Oncle Sam aux yeux de l’opinion publique mondiale, les soviétiques mobilisèrent les partis communistes et leurs mouvances pour prêcher la bonne parole.


Les leçons à tirer de cet évènement sont relativement simples. Contrairement au fort qui a les moyens financiers et humains sans oublier les moyens de pression sur ses vassaux, le faible ne peut compter que sur ses propres forces. Il doit donc concentrer toute son énergie sur l’identification des failles et des contradictions de l’adversaire en ciblant ses points les plus vulnérables afin de l’user par des frappes informationnelles répétées. Le fort veut écraser ou se faire obéir. Le faible ne peut que contenir, affaiblir et éventuellement dissuader.


Les premiers affrontements qui ont vu le jour par le biais d’Internet (débat sur le retrait de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement, mise en cause des négociations de Seattle, revendication de la taxe Tobin par l’association Attac) reposent sur le principe de la stratégie du grain de sable. Face au rouleau compresseur du marché mondial, les réseaux protestaires ont adapté de vieilles recettes subversives au nouvel échiquier virtuel de la société de l’information. Le terrain idéologique a changé mais les revendications conservent l’habillage moral utilisé par les chefs d’orchestre des campagnes démocratiques soutenues par le mouvement communiste international :



  • opposer les qualités de l’esprit aux défauts du profit,
  • opposer les constantes humanitaires (valeurs humaines, voire humanistes) aux variables économiques,
  • mobiliser les intellectuels contre les intérêts marchands monopolistiques.

La différence entre ces deux types de guerre de l’information du faible au fort, c’est justement le pilotage stratégique de l’action. Avant la chute du Mur, il était le plus souvent sous la tutelle du bloc de l’Est. Aujourd’hui, il peut être éclaté en plusieurs points du globe sans qu’il y ait forcément de coeur idéologique bien défini.


Mais les règles principales de combat sont toujours les mêmes :



  • privilégier autant que possible la contradiction principale de l’adversaire par rapport aux contradictions secondaires (dans certaines stratégies, attaquer sur le plan secondaire permet de jauger la réactivité de l’adversaire et éventuellement de l’endormir par une défaite prévue),
  • encercler dans l’encerclement (enfermer l’adversaire dans un discours justificatif),
  • éviter au maximum l’attaque frontale.

Le changement porte surtout sur la communication et les modes opératoires. A l’époque du Komintern, la guerre de l’information du faible au fort se menait par les axes de communication disponibles, c’est-à-dire la voie maritime et les chemins de fer. Les ports et les noeuds ferroviaires étaient les premiers points d’appui militants que cherchaient à établir les activistes de la IIIème Internationale (Jan Valtin, Sans patrie, ni frontières, éditions Wapler, 1948.).


Les temps ont bien changé. A l’heure de l’électronique, les points d’appui sont aujourd’hui les forums de discussion et les sites sur la toile. Cette nouvelle géographie de la circulation des messages bouleverse les procédés conçus à l’époque de la ronéo viet et du dazibao (Terme désignant les affiches murales lors des grandes campagnes d’agitation maoiste en Chine.). Au lieu de créer des restaurants dans les ports de commerce pour faire discuter les marins sur les thèmes de propagande communiste comme c’était le cas au début des années 20, les groupes protestataires actuels passent par Internet pour articuler les débats avec les actions militantes classiques. En revanche, il existe une continuité dans la démarche opérationnelle puisque quelque soit le point d’appui, il s’agit toujours de privilégier les actions exemplaires à forte résonance médiatique en exploitant au maximum le cadre d’intervention légal .


Le changement d’échiquier intervenu après la chute du mur de Berlin a réactivé une guerre de l’information du faible au fort que l’on croyait en voie de disparition en Occident depuis la course aux armements nucléaires. Cette forme d’affrontement, inexistant pour les économistes ultralibéraux et les psychorigides du discours sur la guerre, n’a pas fini de nous surprendre. Il redonne du relief à des manières de combattre qui semblaient reléguées au rayon des accessoires. Les armes du faible, c’est-à-dire la ruse et l’art de la polémique, prennent une nouvelle dimension avec Internet. Leurs usages n’est pas limité aux protestataires de la société civile. Le partage des zones d’influence géoéconomiques, la recherche de suprématie dans la nouvelle économie et l’uniformisation des modes de vie créent de fait de nouvelles aires d’affrontement par l’information dont il est bien difficile pour l’instant de prévoir l’évolution.