L’influence par les idées, Philippe Baumard

Petit rappel pour ceux qui réécrivent l’histoire… Discours de Philippe Baumard aux Etats généraux de l'IE.

Bonsoir, le thème que j’ai choisi d’aborder, ce soir, est l’influence par les idées. Et je suis très heureux d’être ici avec mes amis, Bernard, Christian, Philippe, pour aborder le thème de l’innovation dans l’intelligence économique et l’avenir de cette intelligence économique française.

On a beaucoup travaillé, cette année, au Conseil supérieur de la Formation et la recherche stratégiques à faire un rapport, qui est un rapport d’orientation de la recherche stratégique qui est disponible sur le site web du CSFRS. Un des constats de ce rapport — qui a réuni 108 experts pendant un an pour réfléchir à l’avenir stratégique et aux enjeux stratégiques en France et en Europe — ; un des constats une des conclusions de ce rapport, c’est la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui : une situation de vide stratégique, de modèles stratégiques qui tournent à vide.

Si on n’a pas vu venir la crise du monde arabe, si on n’a pas vu venir la crise économique financière, ce n’est pas parce qu’on a manqué de renseignement, mais parce qu’on a fondamentalement manqué d’idées. Nous sommes en train de recycler, — et ce parce que nous sommes devenus très efficients –, nous sommes en train de recycler les modèles économiques du passé, que l’on a poussés à leur paroxysme d’efficacité. Si on pense à la décennie en terme d’innovation, nous n’avons pas une décennie fondamentalement innovante : l’innovation radicale, les ruptures, ce sont les années 2000, 20001, 2002. Ce que nous ressasse la Silicon Valley, depuis 10 ans, ce sont les mêmes modèles économiques avec beaucoup plus d’ergonomie. Ce qu’a fait Apple, c’est ce qu’avait fait Archos en 1998 avec plus d’ergonomie, plus de compréhension du client mais pas fondamentalement un nouveau régime d’innovation.

Cette absence de régime d’innovation, on le voit dans le domaine technologique, et on en souffre dans le monde économique.  A force de courir à l’efficience on est contre productif. Aujourd’hui, nous avons d’une part, une économie en partie contre-productive, avec en parallèle des mécanismes financiers qui n’arrivent plus à contre balancer cette contre productivité, c’est-à-dire une contre productivité de l’économie réelle et, d’autre part, une surproductivité de l’économie financière. Et la seule solution pour sortir de cette situation, c’est l’innovation ; c’est, je dirais même plus, l’idéation. Nous sommes en panne d’idées : en panne d’idée économique, en panne d’idée technologique, et même en panne d’idée de puissance, je vous renvoie au discours que tenait Christian Harbulot, en introduction de ces rencontres. Les modèles stratégiques ou les modèles de puissance ont finalement bien réussi mais ils ont bien réussi en se détachant de leurs créateurs.
Le modèle de société américain a gagné mais ce n’est plus le modèle de société américaine, c’est un modèle de société libérale qui a une forme différente dans chaque zone économique, dans chaque zone géographique, et il domine le monde aujourd’hui, mais il n’a plus de propriétaire. Et ce que disait Philippe Caduc est très vrai, c’est au moment, où il y a les crises que l’on cherche le propriétaire, c’est au moment où on se dit, tiens cette affaire de pirates en Indonésie ou en Ethiopie, ça concerne qui ? Et on se retourne et on se dit quel service de renseignement on va appeler. On a une crise en Lybie, et on se dit qui est le propriétaire ? Qui est la partie prenante ?
On n’a plus de domination du lien transatlantique, ni de multilatéralisme chinois et indien. Les chinois jouent au rapport de force et jouent à ce jeu-là systématiquement. La théorie des blocs les ennuie, le multilatéralisme les ennuie. Si je reviens à cette décennie qui est finalement assez plate en termes d’idéation, en nouvelles idées d’innovation, je pose la question : quel est l’enjeu pour l’intelligence économique, quel est l’enjeu pour l’intelligence économique française ?

J’aimerais refaire un historique par bonds parce que l’historique de l’intelligence économique en France, vous le  connaissez par cœur.
Le premier modèle — et je ferai court parce que Bernard attend que je fasse court –, je vais partir des premiers modèles de la première crise du renseignement qui est celle des années 60, qui est assez amusante parce que c’est une crise qui ressemble à la nôtre aujourd’hui. On a laissé les services de renseignement des années 60 qui rentrent dans la guerre froide mais ne savent pas bien y rentrer : ils sont dans cette nouvelle société de consommation et ils font des ménages.  C’est la première vague de licenciements de la CIA, aux Etats Unis et on a des gens comme Wilensky ou WashingtonPlatt qui sont quasiment au chômage. Harold Wilensky écrit son ouvrage Organizational Intelligence, où finalement il produit la première définition de l’intelligence économique parce qu’il n’a pas de boulot. Washington Platt fait écrit son ouvrage Strategic intelligence la même année pour expliquer, — c’est un excellent livre d’ailleurs — , pour expliquer que l’intelligence économique finalement est un processus cognitif ; c’est une domination cognitive, et c’est intéressant : il a 45 ans d’avance, parce que lui non plus n’a pas d’emploi. C’est la première « création » de l’intelligence économique ; mais l’essai n’est pas transformé par ces premiers auteurs
La deuxième tentative c’est EXXON qui repère cet agent supérieurement intelligent, qui s’appelle Stefan Dedijer, qui le récupère, qui l’héberge en Suède, afin qu’il crée la première école d’intelligence économique, en 1972 ; qui est, en fait, une seule classe dont on appellera ensuite les élèves les « Dedijer’s boys », mais il n’y pas de transformation du concept. On a le concept du renseignement, on en fait le business intelligence et le business intelligence c’est l’application du cycle du renseignement au monde économique.

Je vais maintenant faire un bond de 20 ans, en 1989, et je vais saluer mon ami Christian Harbulot, avec  Techniques offensives et guerre économique. On n’a plus le business intelligence qui est l’application du cycle du renseignement, on a l’économie comme mécanisme de puissance. Et le premier, quand on regarde la très abondante littérature de l’intelligence économique qui débute en 1965 et en 1966 et qui ne s’arrête jamais, le premier qui fait le pont entre puissance, systèmes nationaux et internationaux et intérêts économiques, c’est Christian, dans Techniques offensives et guerre économique. Il y a une rupture d’idées et cette rupture d’idées est en 1989. C’est à partir de cette rupture d’idées que nous avons toute la suite heureuse qu’a connu en France le concept d’intelligence économique. Le marché de l’Intelligence économique dont parle Philippe Caduc que vous avez en France n’existe nulle part ailleurs.
Le « business intelligence » américain a été repris par les gens à l’époque, cadres dirigeants de la CIA qui observaient ce qu’écrivait Christian Harbulot avec beaucoup d’intérêt. Ils on bien essayé de reprendre la SCIP (Society of Competitive Intelligence Professionals) en main en 1991, 1992, 1993, mais ils se sont faits virer, personne n’en voulait. Qu’est ce qu’est devenue la SCIP américaine ? La SCIP américaine est une devenue une association documentaliste. Qu’est ce qu’est devenue la « business intelligence » américaine ? Du data mining.
Où est l’innovation ? Où est l’idéation ? Elle est principalement en France, le concept d’IE que vous connaissez dont les bases ont été posées par le rapport Martre, qui ont été bien développées dans le rapport de Bernard, c’est un concept qui n’existe nulle part ailleurs. Ce que je veux dire et je vais terminer là-dessus, c’est qu’on a, en France, une très formidable opportunité et une très  grande menace.
La formidable opportunité, c’est que nous avons une avance. Pour une fois, je ne vais pas sortir le bonnet d’âne, comme j’ai l’habitude de le faire, pour notre cher pays. Nous avons une réelle avance en termes d’innovation, d’idéation, et de périmètre. On a réussi à mettre dans l’intelligence économique à la fois les enjeux de puissance, les enjeux de dynamique concurrentielle, qui aux Etats-Unis sont traitées par une discipline qui s’appelle « competitive dynamics » et traitée seulement par la competitive dynamics. Et c’est un ghetto. On a réussi, en France, à y mettre les enjeux de traitement de l’information qui aux EUA sont traités à part, par les disciplines informatiques. Nous avons créée une sorte de discipline hybride qui permet une innovation parce qu’elle est par nature pluridisciplinaire.

Il faut profiter de cette avance pour prendre un leadership sur cette idéation, parce que quand les marchés vont se globaliser, Philippe Caduc a raison, le marché va doubler, le marché va quintupler dans les 5 ans, les enjeux ne seront plus des enjeux à 100 ou 200 millions d’euros ce seront des enjeux à 1 ou 1,5 milliard d’euros, et il y aura un enjeu de normalisation très fort. Et là, les Etats-Unis, avec raison, puisque c’est comme ça qu’on rend des marchés profitables, essaieront de normaliser avec le manque d’idéation et le manque d’innovation qui caractérisent leur marché actuellement.

Philippe Baumard
Professeur des Universités, Université Paul Cézanne, IMPGT
Président du Conseil Scientifique du Conseil Supérieur de la formation et la recherche stratégiques (CSFRS)